Comme pour chaque entreprise sociologique je suis arrivée sur ce terrain par les idées reçues ou dû moins ce sont les idées reçues qui m’y ont menée. L’omniprésence, pendant un bon moment, du salafisme dans les discours médiatiques et politiques et la présentation du salafisme comme une idéologie déviante, dite incompatible avec les valeurs de la République m’ont poussé comme beaucoup à questionner les stéréotypes autour de ce crédo mais aussi son succès chez les fidèles. Le pourquoi « le salafisme » semble déjà avoir été traité de multiples fois mais les travaux existants sur le salafisme en France ont principalement analysé le phénomène sous l’angle de l’exclusion sociale, de la disqualification sociale ou de la dissidence culturelle face aux normes dites républicaines. Peu d’études se sont intéressées à la place de la piété chez les jeunes et aux diplômés de l’université Médine en tant que figures religieuses charismatiques en devenir. Certains chercheurs ont exploré les enjeux de la formation des imams en France (Jouanneau, 2020), soulignant les tensions entre modèles nationaux et influences étrangères, mais sans se pencher spécifiquement sur la jeunesse française musulmane. Par ailleurs, selon certaines analyses sur l’islam en France (Roy, 2002 ; Kepel, 2004) il y a l’idée d’une crise des institutions religieuses musulmanes locales, ce qui pousseraient certains jeunes à chercher des alternatives à l’étranger.
Si l’on se réfère au discours médiatique, c’est le prosélytisme qui pousserait ces jeunes à choisir la voie de la professionnalisation et à devenir prédicateur. La réalité est beaucoup plus complexe, d’où le choix d’avoir choisi une discipline comme la sociologie pour traiter ce sujet. Fidèle à la discipline, je souhaite mettre en énigme ce qui peut paraître normal. Normal, ici, puisque en effet le cursus de référence et le plus prestigieux pour prétendre au statut de d’imam et prédicateur dans ce crédo est dispensé par l’université religieuse de Médine. Selon les travaux sur l’islam politique le salafisme s’est répandu à travers le monde arabe et ensuite à travers le reste du monde par le biais d’entrepreneurs moraux formés en Arabie Saoudite1.
Fondée en 1961 par décret royal du roi Saoud ben Abdelaziz, l’Université islamique de Médine (al-Jami’a al-Islamiyya bi-l-Madana al-Munawwara) jouît aujourd’hui d’une renommée internationale. Elle est parmi les destinations les plus prisées pour les étudiants soucieux « d’en apprendre leur dine »2 (c’est-à-dire soucieux de s’instruire en science religieuse) et plus globalement pour la jeunesse musulmane mondiale et cela pour plusieurs raisons (dont la gratuité des cursus). L’université forme ainsi des prédicateurs et des savants destinés à retourner dans leurs pays d’origine afin d’y enseigner ce qui a été appris dans une perspective panislamique et transnationale (une seule et même communauté religieuse)3. Elle forme pour la plupart des non-saoudiens4. Si les discours officiels insistent sur la neutralité de l’enseignement et l’objectif universel de formation islamique, de nombreuse recherches (dont celles de Stéphane Lacroix5 ) ont mis en évidence le rôle de cette université dans la construction d’un champ religieux aligné avec les intérêts de l’État saoudien. Selon le chercheur Nabil Mouline, spécialiste de l’Arabie saoudite, cette université constitue un organe officiel de la politique étrangère du royaume, mobilisé pour projeter son influence à l’échelle internationale par le biais du religieux6 .
Les motivations de ces jeunes sont bien plus complexes : elles relèvent d’une quête spirituelle (pieuse et éthique) d’un besoin de légitimité religieuse, parfois même d’une stratégie sociale. Dans mon cas, j’ai initialement abordé l’étude des étudiants de Médine avec l’idée préconçue selon laquelle leur parcours était essentiellement motivé par une volonté d’ascension sociale. J’imaginais les voies traditionnelles en France bloquées pour la catégorie sociale que représente mon public, c’est-à-dire français de parents étrangers, et de classe populaire puisque j’ai été très rapidement influencé par la littérature dominante, celle qui traite le « recours » au religieux en réponse à une disqualification sociale.
J’ai souhaité inscrire ces questionnements dans un champ qui me parait peu exploré : l’anthropologie de l’islam, elle ne vise donc ni à analyser l’idéologie du salafisme ni à poser un jugement normatif sur les diplômés de Médine, mais à comprendre leur volonté de devenir professionnel du religieux en France. Dans une perspective inspirée par les travaux critiques sur le néolibéralisme et les reconfigurations contemporaines du religieux, cette recherche propose d’étudier ces trajectoires à l’aune des notions d’agentivité7 et de restructuration de la piété dans un contexte post-sécularisé et libéral. Sa tentative d’ancrage dans un paradigme post-weberien et constructiviste peut permettre aussi de dépasser les approches culturalistes ou sécuritaires qui dominent souvent le traitement du salafisme en France. Cette recherche souhaite explorer comment ces « talib ilm » produisent eux-mêmes des significations religieuses et répondent à une exigence éthique8 .
.
J’ai eu l’occasion de mener plusieurs entretiens et la notion de rencontre semble centrale dans leurs parcours et dans ma re-découverte de ce public (re découverte, en abandonnant quelques temps tout ce que la littérature dit déjà). Rencontre transnationale avec l’université de Médine, la rencontre dans l’espace numérique, les enjeux de domination et de reterritorialisation des savoirs. Pour les dispositifs de l’enquête : trois méthodes, le travail s’est construit dans une perspective sociologique et anthropologique. J’ai tenté de combiner entretiens semi-directifs avec 15 étudiants français ayant étudié à Médine et revenus en France, analyse de contenu des discours tenus sur les plateformes numériques (YouTube, Twitter, Telegram) où ces diplômés diffusent leur enseignements et observation participante dans des cercles religieux où ces figures prennent la parole.
I. Rencontre avec le chercheur
Depuis plusieurs années, les musulmans sont fréquemment assignés à une altérité religieuse perçue comme problématique, voire menaçante, dans l’espace public, médiatique et institutionnel. Cette stigmatisation s’exprime à travers des débats récurrents sur la laïcité, la radicalisation ou le « séparatisme », qui tendent à homogénéiser des trajectoires pourtant diverses et à produire une suspicion généralisée. Dans ce cadre, être musulman ou perçu comme tel constitue une position sociale minorisée, non seulement en raison de discriminations structurelles avérées et vérifiées, mais aussi du discrédit moral qui pèse sur les pratiques, les croyances et les modes de vie associés à l’islam.
C’est un public qui s’est montré très méfiant. Là a été la difficulté majeure. Pour les entretiens réalisés, des restrictions ont souvent été imposées : dans plusieurs cas, les répondants ont refusé que des notes soient prises ou que leurs paroles soient enregistrées, rendant difficile une retranscription fidèle et complète de leurs récits. Par ailleurs, la méthode d’entretien non directif, bien qu’indispensable pour aborder des sujets sensibles, a parfois abouti à des dialogues restreints, les participants étant prudents dans leurs propos et peu enclins à partager des informations personnelles ou critiques. Il est aussi arrivé que plusieurs jours après un entretien on me demande de ne pas l’inclure dans la recherche.
Ces obstacles mettent en lumière une dimension relationnelle délicate, où la posture du chercheur face à des communautés souvent stigmatisées joue un rôle central. Il aurait fallu que je gagne d’avantage leur confiance. Le cadre académique n’a pas toujours suffi à dissiper les craintes de surveillance ou d’instrumentalisation des récits recueillis.
J’ai décidé donc d’interpréter la méfiance comme une donnée, elle peut être une donnée sociologique cruciale, car elle permet de comprendre les dynamiques de pouvoir, de communication et de relations sociales dans des contextes spécifiques. Elle n’est simplement pas une attitude ou un sentiment, mais un comportement socialement produit qui révèle des tensions et des mécanismes de régulation dans les interactions humaines. La méfiance peut être perçue comme un mécanisme de défense, un moyen pour les individus ou les groupes de se protéger face à des environnements perçus comme menaçants, exclusifs ou stigmatisants9. Ces situations ont mis en évidence la fragilité du lien d’enquête et la possibilité permanente de la rupture, faisant planer le risque de la « trahison » au sens relationnel et moral du terme.
Ces difficultés engagent une réflexion éthique profonde sur les conditions de production du savoir auprès de populations structurellement minorisées. Elles interrogent aussi la position du chercheur dans des rapports de pouvoir asymétriques, ainsi que sa capacité à restituer fidèlement des formes de vie dont l’éthique diffère des cadres normatifs dominants. Saba Mahmood (2005)10 montre que restituer une forme de vie implique de suspendre le jugement normatif pour comprendre les logiques éthiques internes qui orientent les pratiques, au risque sinon de produire une violence épistémique. Dès lors, travailler avec éthique sur un groupe minorisé ne consiste pas seulement à « donner la parole », mais à assumer une responsabilité sur les modalités de restitution des récits et des pratiques observées. Il s’agit de rendre intelligible une éthique située, sans la trahir par simplification, pathologisation ou disqualification morale, tout en interrogeant les propres cadres de pensées du chercheur.
II. La rencontre dans l’espace numérique :
L’extension de l’autorité religieuse en ligne, où les imams utilisent les plateformes numériques pour contourner les restrictions institutionnelles et toucher un large public. Cela fait presque 30 ans que le salafisme, est fréquemment présenté par les médias, les responsables politiques et même une partie du monde académique comme une idéologie déviante, incompatible avec les valeurs de la République française. Cet encadrement discursif s’inscrit dans un processus de construction sociale d’un ennemi au sens de Becker11, où certains groupes religieux ou culturels deviennent des figures symboliques des tensions identitaires nationales. Dans ce contexte, le salafisme est souvent réduit à une menace homogène, amalgamé au djihadisme violent, malgré la diversité interne du courant (quiétiste, politique, djihadiste). Une fois de retour, leur diplôme en poche ces jeunes rejoignent très difficilement mosquées et instituts. De plus avec la législation récente et le délit de séparatisme, les fidèles, eux même, craignent de fréquenter les mosquées étiquetées salafistes. Il reste internet, il existe une multitude de blogs et de madrassas (d’écoles religieuses) et de comptes de réseaux sociaux en ligne pour pouvoir continuer à prédire.
III. Les enjeux de domination et de reterritorialisation des savoirs :
Toutefois ce savoir n’est pas transmis tel quel, brut. Les jeunes formés à Médine doivent réadapter les savoirs religieux acquis à un nouveau contexte français, ce qui implique des ajustements et parfois des tensions avec leur public. Il faut être réaliste il est difficile de transposer une jurisprudence apprise à Médine et conforme à la société locale à la société française qui est bien différente sur de nombreux aspects (La France étant un pays libéral-séculier avec une tradition au sens de Talal Asad12, qui lui est propre). Les jeunes formés à Médine acquièrent un savoir religieux structuré selon les normes et les référentiels de la société saoudienne, où l’islam est religion d’État et où les cadres juridiques, sociaux et culturels sont largement influencés par une lecture, non séculière et dite plus conservatrice du droit musulman. Cependant, lorsqu’ils reviennent en France, ils se retrouvent face à un contexte totalement différent, marqué par la laïcité, la diversité religieuse et des normes juridiques et sociales éloignées de celles qu’ils ont étudiées et surtout une situation conflictuelle quant à l’islam en France. Cette situation les oblige à opérer des ajustements afin de rendre leur discours et leurs pratiques pertinentes pour un public qui vit dans une société où l’islam est minoritaire et où les cadres juridiques sont sécularisés. Ils doivent ainsi trouver un équilibre entre fidélité aux enseignements reçus et adaptation aux réalités du terrain, ce qui peut entraîner des tensions. Certains fidèles attendent une application stricte des préceptes religieux appris à Médine, tandis que d’autres, conscients des spécificités du contexte français, prônent une lecture plus contextualisée. Ce processus de réajustement pose la question de la réinterprétation des savoirs religieux et invite à les analyser comme des savoirs situés, produits dans des contextes sociaux, politiques et relationnels spécifiques. Leur autorité et leur capacité à répondre aux attentes de leur communauté sont constamment mises à l’épreuve.
Conclusion
Il faut conclure. Cette recherche s’est inscrite dans une volonté de dépasser les discours préconçus sur les fidèles salafis et de comprendre les trajectoires de certains prédicateurs (ceux passés par Médine), les motivations vers Médine et leur repositionnement une fois de retour en France. Ce travail a révélé une réalité bien plus nuancée que les explications réductrices souvent avancées. Les motivations de ces jeunes relèvent d’un ensemble de facteurs entremêlés : éthique personnelle, quête de légitimité, de charisme, aspirations sociales, besoin de reconnaissance auprès des leurs, ou encore volonté d’inscrire leur savoir religieux dans un cadre plus structurant.
Le capital acquis à Médine est constamment négocié face aux attentes du public, aux tensions liées aux contextes politiques et sociaux français, et aux ajustements nécessaires pour adapter les savoirs religieux acquis à un environnement médiatique actuel qui ne semble pas très « islam friendly ».
Enfin, cette enquête a mis en évidence les difficultés méthodologiques inhérentes à l’étude de populations marquées par une forte méfiance à l’égard des institutions académiques et médiatiques. La méfiance, s’est révélée être une donnée sociologique essentielle, révélatrice des stratégies de protection mises en place par ces acteurs face à une société où ils se sentent souvent assignés à une position marginale.
Cette étude n’a pas vocation à clore le sujet mais à en proposer une lecture plus fine, plus incarnée. Elle invite à poursuivre la réflexion sur l’évolution des figures religieuses en contexte diasporique, sur les mécanismes de transmission du savoir, en contexte séculier mais aussi à l’ère numérique et sur les recompositions qui s’opèrent en réponse aux dynamiques de la société dominante.
- Sounaye A. traduit par Christophe Lucchese « Révolution salafiste en Afrique de l’Ouest », « L’Afrique des sciences sociales », Karthala, Page 405 [↩]
- Expression récurrente utilisée par le public interviewé [↩]
- Roy O. « L’islam mondialisé » [↩]
- Commins D. The Wahhabi Mission and Saudi Arabia, I.B.Tauris, Page 112 [↩]
- Lacroix S. « Les islamistes saoudiens une insurrection manquée », Page 52 [↩]
- Mouline N. « Arabie Saoudite : une nouvelle diplomatie religieuse ? » [↩]
- agency [↩]
- Au sens Foucaldien et Mahmoodien [↩]
- Goffman E. « Stigmate ». [↩]
- Mahmood S. « Politique de la piété. Le féminisme à l’épreuve du renouveau islamique » [↩]
- Howard S. Becker, Outsiders: Studies in the Sociology of Deviance [↩]
- Asad, T. 2006. « Trying to Understand French Secularism. » In Political Theologies, Fordham University Press [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
La rédaction (15 août 2025). JE 2025 – Céline Koçak “Rencontre avec des cadres religieux” Carnets d'études politiques. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14hdc

